Intro : un poète d’ « avant le cinéma » ?
I/ Le cinéma dans la prose d’Apollinaire : la confusion des signes
II Discours d’Apollinaire sur le cinéma
III/ L’écriture cinématographique d’Apollinaire ?
Apollinaire, « homme-époque », se fit volontiers le panégyriste des merveilles du monde moderne, lui qui chanta le lyrisme visuel des affiches, la poésie de la réclame, la vitesse prodigieuse des transports modernes et le sentiment d’ubiquité qui en découlait. Comme il l’écrivit dans l’Intransigeant,
« Je m’intéresse avant tout au progrès. Toute invention trouve en moi un admirateur éclairé, du moins enthousiaste. D’autre part, les Lettres et les arts sont ma consolation et satisfont mon amour de ce qui est beau, de ce qui est sensé. Après cela, on imagine sans peine que le phonographe et le cinématographe ont pour moi un attrait sans pareil. Ils satisfont tout à la fois mon amour pour la science, ma passion pour les lettres et mon goût artistique. »
Le cinéma, art du mouvement, né au tournant du siècle, suscita un vif intérêt chez Apollinaire qui se préoccupa même, en avance sur son temps, de la question de la conservation matérielle des films . Certaines déclarations fracassantes, un petit poème, de menus récits et surtout l’écriture d’un scénario témoignent de cet enthousiasme et de l’importance accordée à la jeune invention. Le fait qu’Apollinaire ait créé une rubrique cinématographique, confiée à Maurice Raynal, dans le numéro 19, daté du 15 décembre 1913, de la revue littéraire, Les Soirées de Paris, constitue également un signe d’audace et d’ouverture, inédit à l’époque. Des propos et de menues anecdotes rapportés par ses amis complètent le tableau, mais à vrai dire, le visionnaire qu’est Apollinaire s’est finalement assez peu exprimé directement sur le sujet, même si l’on s’accorde pour voir en lui un précurseur en la matière, à une époque où le cinéma balbutiant n’avait d’autre reconnaissance que celle des salles populaires. Apollinaire serait-il donc bien, comme en concluent F.Ramirez et C.Rolot , un poète d’ « avant le cinéma », en détournant le titre d’un de ses poèmes ?
Les rares et menues traces mentionnées ci-dessus nous ont néanmoins semblé assez précieuses et prometteuses pour que nous nous y intéressions ici.
Formulons d’emblée quelques hypothèses pour expliquer qu’Apollinaire ne nous ait pas légué les textes que sa sagacité et sa clairvoyance laissaient espérer. Une remarque de bon sens, simple voire simpliste, tout d’abord : peut-être est-ce en partie par manque de temps ; gageons que son discours sur le cinéma eût sans doute pris de l’ampleur et de la cohérence s’il eût vécu plus longtemps.
Autre hypothèse sur laquelle nous nous arrêterons davantage : peut-être est-ce aussi parce que son intérêt pour le jeune medium s’est manifesté ailleurs et sous une autre forme que dans des écrits critiques. Que représente le cinéma pour Apollinaire ? Un emblème de la modernité, s’inscrivant dans la continuité des recherches picturales de l’époque, mais aussi un objet d’exploration et d’expérimentation, comme en témoigne l’écriture de son scénario, La Bréhatine qui ne présente étrangement aucun des travers des scénarios d’écrivain mais témoigne d’une réelle compréhension des lois du cinéma. Le 7è art fascine aussi le poète par la troublante illusion de vérité qu’il produit sur le spectateur, autorisant la plus grande confusion entre les signes de la vie et ceux de l’art. C’est d’ailleurs cette confusion qui est thématisée dans la Bréhatine, avec des conséquences (mélo)dramatiques pour la jeune Bretonne de l’histoire. Enfin, l’esthétique cinématographique entre dans l’élaboration de formes poétiques nouvelles, participant de la recherche de dé-linéarisation de l’écrit qui fascine Apollinaire.