lundi 2 juin 2008, par Anne Reverseau
Professeur à Bordeaux III, Bernard Vouilloux est considéré comme un « spécialiste » du rapport texte/image. Il a rédigé sa thèse sur les images dans Julien Gracq, sur la question du visible dans le texte. Selon ses propres termes, parfois techniques, il s’intéresse à la « notion de co-implication du verbal et du visuel dans les processus de symbolisation (ou de sémiotisation), par verbalisation ou par visualisation, qui président à la production et à la réception des textes et des images ». Bernard Vouilloux considère un texte ou une image comme des agencements dynamiques d’énoncés et de visibilités. Son approche cherche à rompre avec un certain nombre d’idées reçues qui encombrent l’ « interdiscipline » des word and image studies. Il y a donc un aspect iconoclaste dans sa démarche. Il s’est par exemple beaucoup intéressé à l’ekphrasis et au fait de « dire l’image » (voir en particulier « Du figural iconique ») et ses analyses sont souvent centrées sur le visuel et la « mise en intrigue d’une image » (Paul Ricœur). C’est donc dans une perspective sémiologique que Bernard Vouilloux travaille : en comparant les signes sur deux supports ou médiums différents, sa pensée est très imprégnée de la sémiotique visuelle, en particulier du groupe µ qui met l’accent sur la grammaire et la rhétorique visuelle.
Le but de cette séance n’est pas de présenter une analyse exhaustive des propositions de Bernard Vouilloux, parfois ardues, mais de soulever les aspects méthodologiques qui peuvent nous être immédiatement utiles dans nos travaux de recherche respectifs et dans le groupe de travail. L’accent sera donc mis sur les problèmes de terminologie, avant de nous pencher deux exemples d’analyse d’ « images dans le texte ». Nous terminerons sur les problèmes méthodologiques spécifiques à la « discipline » texte / image.
1. TERMINOLOGIE
Définition du champ d’étude :
Bernard Vouilloux aborde la question de la définition du champ dans de nombreux articles : « Word and images » ou « Texte/image » est un champ très large, aux frontières floues. Il propose donc de le définir plus strictement par le couple « Verbal et visuel » puisque « texte / image » a pour défaut de restreindre implicitement le champ aux pratiques « artistiques ».
« De même que le champ textuel se trouve implicitement réduit à celui de la littérature, de même l’ensemble des images est-il implicitement réduit à celui des images que la nature de leur médium (peinture à l’huile, sculpture…) fait considérer, dans le paradigme esthétique qui est le nôtre, comme constitutivement artistiques ». (« Texte et image ou verbal et visuel ? », p. 23)
La notion de Visuel :
C’est donc la notion de visuel qu’il choisit de mettre en avant car elle permet d’inclure le non-représentatif, fréquent dans les collaborations entre écrivains et artistes (Delaunay et Cendrars, Mirò et les poètes…). Mais se pose un premier problème : « visuel » ne désigne pas seulement des artefacts, mais aussi des éléments abstraits et de l’ordre de l’imagination qui présente une différence de nature sur laquelle il faut sans doute insister davantage. Une des causes de la mauvaise presse de la discipline « texte image » est justement qu’elle passe beaucoup trop vite de l’objet visuel (tableau, dessin, photo…) au « visuel » non palpable (dans le texte, dans l’imagination du producteur, du récepteur…).
« La dénomination permet tout d’abord d’englober tous les artefacts visuels, qu’ils soient ou non iconiques, qu’ils soient ou non artistiques. Mais elle fonctionne aussi de manière à s’étendre aux objets ou phénomènes naturels, en tant qu’ils sollicitent la perception optique. Et parce que celle-ci s’adosse à des processus cognitifs tout aussi complexes que ceux qui interviennent dans la compréhension des messages verbaux, la problématique du visuel recouvre par extension les mécanismes psychiques, corrélatifs ou supplétifs (pulsion scopique, fantasme, figurabilité dans le travail du rêve…), qui sont justiciables de la métapsychologie que Freud appelait de ses vœux. Dès l’instant, en effet, où l’on accepte de travailler avec une hypothèse qui ne soit plus naïvement perceptiviste et objectale, il devient impossible de ne pas prendre en considération, par delà les artefacts iconiques à fonction esthétique, les objets et les expériences qui, dans les textes et ailleurs, mobilisent le visuel. » (« Texte et image ou verbal et visuel ? », p. 27-28)
Le fait qu’on ne puisse prouver qu’un poète, ou un lecteur de poésie, a une « vision », voit se former dans son esprit une image mentale rappelle le problème de la performance par exemple : absence de documents, de preuves, et caractère unique de l’événement. Cette caractéristique rapproche la poésie des arts de la scène.
Bernard Vouilloux justifie cet élargissement du cadre en expliquant que le couple « verbal / visuel » permet de mieux comprendre le rapport :
« Le véritable enjeu des études sur le texte et l’image se trouve ailleurs que dans la sphère des relations existant entre certains objets culturels possédant un statut artistique : les problèmes que posent ces relations ne peuvent trouver les conditions de leur résolution que s’ils sont situés à leur niveau et inscrits non plus seulement dans le cadre artistique et esthétique de la littérature et de la peinture, mais dans le cadre sémiotique et anthropologique du verbal et du visuel. » (« Texte et image ou verbal et visuel ? », p. 28)
Le terme « influence » :
C’est au début de l’article sur l’« impressionnisme littéraire » que l’influence est présentée comme une hypothèse rivale à celle de « l’air du temps ». La définition et l’analyse que Bernard Vouilloux propose de cette notion est intéressant car il propose une typologie et détaille les modalités de l’influence jusqu’à l’indifférence.
Le terme « rapport » :
Dans l’article « Langages et arts visuels », Bernard Vouilloux résume la distinction fondamentale entre un rapport in praesentia et in absentia. Dans le rapport in praesentia, « l’image est effectivement coprésente au texte », tandis que dans le rapport in absentia : « elle n’est que verbalement prédiquée ». Entre ces deux pôles, il existe toute une échelle de possibles :
« De l’allusion picturale la plus ténue, la plus figée, à la collaboration effective d’un peintre et d’un écrivain produisant un objet commun, toutes les possibilités sont comprises dans ces deux classes. » (« Langages et arts visuels »)
Une autre distinction proposée dans le même article peut nous être utile dans l’examen des œuvres plurimédiatiques : il s’agit de la définition du rapport « hétéroplasmique », qui fait coexister deux supports, et du rapport « homoplasmique », dans le cas de la peinture en discours, par exemple.
L’écueil principal des recherches dans le champ disciplinaire « texte / image » réside donc, selon Bernard Vouilloux, dans la recherche de rapports qui définiraient un « style d’époque ». L’erreur est la conséquence logique de la démarche qui cherchent des traits communs qui ont été préalablement sélectionnés. La comparaison est donc basé sur une pétition de principe et une exemplification des caractères choisis.
Particularité du champ « Poésie » :
Bernard Vouilloux explique que le terme « poésie » est connoté dans la sphère des études verbal / visuel, par l’ut pictura poesis en particulier. La poésie paraît donc traditionnellement plus légitime dans ce type de recherche, mais ce pour des raisons historiques et non à cause du statut textuel de la poésie. Une autre cause de ce statut à part pourrait être l’idée reçue selon laquelle l’imaginaire est davantage sollicité en poésie qu’en prose.
2. L’IMAGE DANS LE TEXTE : 2 EXEMPLES
Dans l’article « L’évidence descriptive… », l’ekphrasis est présentée précisément comme le point de brouillage entre les deux catégories de Lessing, peinture et poésie, dans le cadre de la distinction plus large entre « art du temps » et « art de l’espace », qui constitue une sorte de « tarte à la crème » de cette interdiscipline. Bernard Vouilloux se positionne, comme bon nombre de chercheurs travaillant sur les relations texte image contre Lessing, et critique en particulier la différence d’essence posée de façon définitive par Lessing. (Voir aussi l’article de Nicolas Wanlin sur l’ekphrasis sur Fabula). Dans les articles de Bernard Vouilloux, on peut relever deux exemples qui peuvent être utiles dans ce groupe de recherche :
Une typologie sur Balzac
Dans l’article « la peinture dans l’écriture », Bernard Vouilloux propose une typologie des modes d’apparition de la peinture dans le texte balzacien :
Discours des artistes dans la Comédie humaine
Réflexions esthétiques d’un narrateur omniscient
Comparaisons avec des objets esthétiques : portrait..
Vocabulaire spécialisé
Ce qu’il appelle « perception artistique », c’est-à-dire les passage où une description « fait tableau »
Paratexte : multiplication des références picturales dans les préfaces.
L’exemple de « l’activité imageante »
Dans l’article « Texte et image ou verbal et visuel ? », il montre que le visuel existe aussi dans le hors-texte, ce qui est un des problèmes auquel on est souvent confronté. La notion d’activité imageante se base sur la distinction entre les « images naturelles », les « images artefactuelles » et les « images immatérielles » (ou « phantasia » définie comme « faculté de représentation »). La dernière catégorie englobe selon Aristote les images accompagnant le processus de la pensée, du souvenir et du rêve.
3. PROBLEMES DE LA DISCIPLINE
Bernard Vouilloux se penche sur des problèmes méthodologiques que nous avons rencontré ou que nous serons amenés à rencontrer cette année. Nous revenons donc sur trois de ses articles pour trouver des éléments de justification de nos sujets de recherche et de défense de nos méthodes.
« Langage et arts visuels… » Dans cet article, Bernard Vouilloux fait l’historique de l’essor des études sur le texte et l’image, depuis le milieu des années 1960, sous l’impulsion du structuralisme et principalement des philosophes de formation. D’abord peu reconnue par la recherche universitaire (elle passait pour être celle des jeunes filles de bonne famille…), la discipline a progressivement forgé ses propres outils et a acquis une reconnaissance scientifique. Les premiers chercheurs dans ce domaine se sont souvent employés à transférer des notions utilisées en littérature vers l’analyse visuelle et surtout picturale : la métaphore, la métonymie, l’allégorie etc.
« C’est donc bien après le tournant structuraliste des années soixante et soixante-dix, dominé, on l’a vu, par un souci très marqué de conceptualisation qui portait principalement sur le pôle pictural, et c’est seulement une fois posé dans toute son épaisseur sémiotique le statut de la médiation textuelle, que les chercheurs en littérature se tournèrent, peu à peu, vers l’étude extensive des rapports entre langage et arts visuels, »
Le champ disciplinaire s’est progressivement divisé en deux grandes tendances, « historico-critique » et « théorico-poéticienne ». Dans la suite de l’article, l’auteur se penche sur les causes du retard français : importance de la culture écrite, poids de l’histoire littéraire, considérée presque comme « sacrée » et poids du textualisme issu du structuralisme.
Bernard Vouilloux propose d’utiliser le terme de transdisciplinarité plutôt que celui d’interdisciplinarité pour mettre l’accent sur la jonction de plusieurs champs et les interactions entre le verbal et le visuel. Il insiste ensuite sur le principe de non spécialisation, inhérent à la discipline, qui a toujours à se justifier dans le contexte universitaire. Ce qu’il appelle la « prédation » et le « bricolage » sont également les méthodes caractéristiques de cette discipline qui est valorisée à la fin de l’article comme « un foyer d’hypothèses et de propositions, un lieu d’altérations et de mises en question » La « transdisciplinarité » est pertinente pourvu que l’on en respecte les trois principes essantiels, à savoir le principe pluraliste (par exemple croiser les analyses de sources, les analyse en termes d’histoire des sciences ou des pratiques culturelles), le principe hétérodoxe. (par exemple prendre en compte tous les écrits d’un auteur et travailler sur la notion de seuil entre un texte littéraire et non littéraire) et le principe situationniste qui demande de resituer les œuvres dans leur temps et dans leurs contextes.
« L’impressionnisme littéraire : une révision » : Il s’agit d’un article long et très précis, exemple de rigueur et de l’attention portée aux limites, dans lequel Bernard Vouilloux revient sur le postulat à la base de cette analogie, la sensation dans le pictural et le textuel. Il fait la généalogie de cette analogie critique (de l’école allemande à Laforgue etc.) qui postulation l’existence d’un « œil naturel ».
A partir de l’exemple de « l’impressionnisme littéraire », l’auteur peut distinguer les trois démarches utilisées lorsqu’il s’agit d’établir un lien entre un mouvement pictural et littéraire :
Les idées de Ruskin préfigurent, anticipent, annoncent celles des impressionnistes : « c’est la thèse prophétique, dont l’inanité n’est plus à démontrer, tant il est manifeste qu’elle fait la part trop belle à la prescience de l’individualité géniale. »
Le partage d’idées qui seraient « dans l’air du temps. »
L’influence : « les impressionnistes ont trouvé dans la pensée de Ruskin des éléments qui leur permettaient de rationaliser leurs propres recherches ». La notion d’influence fonctionne avec celles d’« emprunt » et de « reprise ». L’influence implique des convergences qui ne sont pas simplement idéologiques ou historiques, mais aussi thématiques et formelles.
Dans cet article, Bernard Vouilloux montre que les rapprochement fait par les littéraires repose sur des concepts faux ou dépassés pour les historiens d’art (le primat de la sensation dans le mimétique) et non basés sur la révolution proprement formelle de l’impressionnisme. Le critique littéraire est donc tributaire de la version vulgarisée de l’impressionnisme de la fin du XIXe, ce qui est en soi un objet d’études.
« Le texte et l’image : où commence et comment finit une interdiscipline ? » Cet article de 1992 est important en ce qu’il résume bon nombre des problèmes que nous venons de voir et propose une analyse intéressante de la notion de transfert. Selon Bernard Vouilloux, les deux opérations qui permettent l’institution de cette interdiscipline sont le transfert et la réduction. Les conditions du transfert posent des problèmes de nature : il faut par exemple être attentif à la confusion possible entre « se représenter » et « représenter » et le problème de la réduction, c’est-à-dire le fait d’analyser en priorité ce qui est commun aux deux champs, verbal et visuel, est sans doute le problème théorique de fond de cette « interdiscipline ». Peut-être faut-il garder à l’esprit que cette discipline est intéressante justement pour ses limites, pour ce qui limite les transferts, et surtout pour la prudence méthodologique qu’elle demande au chercheur. Pour ce groupe de travail, cette transdiscipline nous incite à nous demander à partir de quoi la poésie se redéfinit et quels sont les éléments qui l’obligent à se reconfigurer.
BIBLIOGRAPHIE sélective Bibliographie récente accessible sur le site de l’AICA (http://www.aica-france.org) Bibliographie actualisée sur le site du TELEM
« L’évidence descriptive », in Lisible/visible : problématiques, Actes du Colloque « Texte/Image », sous la direction de Pascaline Mourier-Casile et Dominique Moncond’huy (Université de Poitiers, 27 janvier-1er février 1992), La Licorne, 23, 1992, p. 3-15 ; Po&sie, 61, 4e trim. 1992, p. 100-109.
« La peinture dans l’écriture. Esquisse d’une typologie », in Balzac & la peinture, catalogue de l’exposition du Musée des Beaux-Arts de Tours (29 mai-30 août 1999), Musée des Beaux-Arts de Tours et Farrago, 1999, p. 133-151.
« L’’impressionnisme littéraire’ : une révision », Poétique, 121, février 2000, p. 61-92.
« Où commence et comment finit une interdiscipline ? », intervention à la Table ronde finale du 2e Colloque international organisé par l’International Association of Word and Image Studies (Zurich, 27-31/08/1990), Word and Image, bulletin 6, novembre 1990, p. 17-22 ; Littérature, 87, octobre 1992, p. 95-98. Article repris en tête de L’Interstice figural.
« Langage et arts visuels. Réflexions intempestives sur un champ de recherches », Lieux littéraires / La Revue (Université Paul-Valéry), 1, juin 2000, p. 203-223.
« Texte et image ou verbal et visuel ? », in Texte/Image. Nouveaux problèmes, Actes du Colloque international, sous la direction de Liliane Louvel et Henri Scepi (Cerisy-la-Salle, 23-30 août 2003), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2005, p. 17-31.
« Textes et images en balance », in L’Image à la lettre, sous la _direction de Nicolas Preiss et Joëlle Rayneau, Paris, Paris-Musées et Ed. des Cendres, 2005, p. 21-57.
« Du figural iconique », Poétique, 146, 2006, p. 131-146.
« La critique des dispositifs », Critique, 718, mars 2007, p. 152-168.
Écritures de fantaisie. Grotesques, arabesques, zigzags et serpentins à paraître en novembre 2008 chez Hermann.