Chris Marker : pour un autre « cinéma de poésie »
samedi 1er novembre 2008, par Jean-Christophe Blum
Depuis les années 1920, poésie et cinéma ont entretenu des rapports houleux (on pense aux imprécations de Virginia Woolf) et féconds (Le ballet mécanique de Fernand Léger, le Chien andalou de Buñuel pour les exemples les plus connus). Le cinéma, art audio-visuel, semblait en effet répondre au programme que s’était donné la modernité poétique.
À la fois écrivain, photographe, cinéaste, et artiste multimédia, la figure de Chris Marker s’inscrit dans cette lignée qui à force de ne pas séparer les pratiques brouille volontairement les genres. En même temps que depuis une décennie, ses dernières œuvres accentuent ce constat, les références à la poésie se multiplient également, depuis Gongora, Shakespeare ou Desnos (dans le CD-Rom Immemory –1997) jusqu’à sa dernière installation, Owls at Noon (2005-2008), qui s’appuie sur « The Hollow Men » de T.S. Eliot. On aurait cependant tort de trop vite réduire chez Chris Marker la poésie à la simple citation dilettante de quelques classiques parfois oubliés. À l’instar d’Immemory, la poésie pour Marker est bien une « zone » artistique à part entière, à explorer et mettre en œuvre à travers un dispositif complexe qui confronte textes et images.
Par l’usage constant de la voix-off, le ton de Marker s’est en effet souvent affirmé comme littéraire. Mais par le collage, son approche s’apparente à celle du poète : depuis le texte illustré des premiers films de voyage (les Commentaires) en passant par le roman-photo façon diaporama de La Jetée, c’est la combinaison rythmique infinie des images (fixes ou en mouvements ; bandes-dessinées, photographies, photogrammes, dessin numérique…), et des sons (voix parlées, chantées, murmurées, ou musiques analogiques et électroniques) qui est déployée. Marker pratique ainsi un feuilletage complexe qui le place entre les Surréalistes et les Oulipiens, dans un « cinéma de poésie » qui se détache pourtant des conceptions pasoliniennes plus habituelles. Dans sa pratique des dispositifs contraignants et son rapprochement arbitraire des réalités éloignées (on songe aux raccords fulgurants dans Sans soleil et aux listes de Sei Shônagon), de manière inattendue, Marker rejoint Reverdy, et ses œuvres atteignent alors un lyrisme poignant.