samedi 1er novembre 2008, par Anne-Cécile Guilbard
« Une image pas pour les yeux faite avec des mots pas pour les oreilles »1, c’est ainsi que Samuel Beckett réalise à la télévision une image poétique créée par William Butler Yeats dans « La Tour », poème qu’il publie en 1928. … que nuages…, pièce pour la télévision écrite et réalisée par Beckett en 1977, reprend pour le remettre en cause l’un des thèmes développés par Yeats, l’imagination et le souvenir d’une femme aimée : il oppose au poète, dont la vision est fertile en souvenirs et créations de tous ordres, le téléfilm d’un homme qui attend, sans grand espoir et en en énumérant les conditions de possibilité, qu’une femme lui apparaisse. Les mots suspendus dans le titre de Beckett proviennent de la comparaison de Yeats qui redoute la mort des proches, ou « la lueur autrefois présente […] dans leur regard, qui ne semble que nuages passant dans le ciel lorsque l’horizon pâlit, ou le cri d’un oiseau qui sommeille parmi les ombres appesanties ». Beckett fait murmurer dans le silence ces derniers vers au visage immobile de la femme en gros plan, et c’est la voix, off, de l’homme qui les rend audibles en la doublant.
Le dispositif met en cause l’image poétique : Vision versus Télévision. Au bilan yeatsien, panoramique d’une longue vie passée, répond l’incapacité beckettienne d’un homme à faire apparaître à loisir la seule image, obsédante, de la femme aimée : celle-ci réduit son prétendant au rang de spectateur, contraint au cagibi où, quelquefois, elle lui apparaît, quelques secondes. Ainsi la vocation poétique, l’appel de l’image, est-elle mise à mal dans la vidéo de Beckett, tant H, son personnage, supplie le plus souvent en vain la femme d’apparaître. …que nuages… tient en outre une place particulière dans l’œuvre beckettienne : l’auteur avouait une lassitude croissante envers les mots dans les années 70, et se tournait davantage vers la télévision. Par un glissement médiatique fondamental, la définition du poète yeatsien : « pas une oreille ni un œil qui plus ont attendu l’impossible » vient dorénavant caractériser aussi le téléspectateur beckettien.