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Naissance d’une notion : la médiopoétique

samedi 1er novembre 2008, par Jean-Pierre Bobillot


La médiopoétique est tout aussi bien une approche médiologique du poème et de la poésie, qu’une poétique du medium (ou appliquée au medium) : mieux encore, elle en réalise la synthèse, constituant par là-même une approche intégrée —et spécifique— du poème, de la poésie et du medium. « Le medium », au sens restreint comme au sens le plus large, s’il ne constitue pas à proprement parler « le message », y joue incontestablement un rôle, incitatif autant que limitatif : en un mot, il le conditionne ; mais c’est l’attitude du locuteur quant au medium qui s’avère, au bout du compte, déterminante. La prise en compte relativiste des effets induits de la matière (corps proférant, corps traçant, grapho-technè, phono-technè) ruine l’ancienne croyance idéaliste/spiritualiste en l’autonomie des constituants (message / medium) et en la neutralité du « vecteur » (medium) : pas plus que d’Espace ou de Temps, il n’est de Message —Art ou Poème— dans l’absolu (sans matière, sans medium).

Cavités phonatoires et zones du cerveau mobilisées : la voix, couplée avec l’ouïe —il s’agit ici de la voix effectivement proférée—, est le bio-medium spécifique aux diverses formes de « poésie sonore » —scéniques et/ou enregistrées (venues de la mythosphère ou propres à la phonosphère). Au gré des inventions en matière d’enregistrement, de traitement et de restitution, ou d’amplification et de spatialisation du son —en un mot, la phono-techn謬—, elle constitue avec ces techno-media autant de constellations médiologiques singulières qui contribuent, depuis un siècle, à renouveler radicalement l’idée même, que l’on peut se faire aujourd’hui, de ce qu’est un poème —et un poète— ou, plus fondamentalement encore, la poésie : d’un point de vue esthétique aussi bien qu’historique. Ou, aussi bien, extrémités graphatoires et zones du cerveau concernées : le tracé, couplé avec la vue —mais on « entend » les mots qu’on voit, comme on « voit » les mots qu’on entend—, est le bio-medium spécifique aux diverses formes de « poésie écrite », mais aussi « visuelle » —manuelle (issue de la chirosphère) et/ou typographiée (propre à la typosphère). Car, il faut admettre cette évidence : le couple main/œil, généralement ignoré, intervient tout autant dans les processus d’écriture que le couple bouche/oreille (d’autant qu’il s’agit alors d’une bouche et d’une oreille analogiques) ; et la réitération réflexe ou réfléchie, réglée ou anarchique, du geste correspondant au tracé de telle lettre ou de tel groupement de lettres, est au moins aussi impérieuse que la réitération déterminée ou méditée, régulière ou aléatoire, de telle suite de phonèmes ou de tel phonème isolé (les phénomènes sonores relevant, dans la poésie écrite, d’un sonore écrit). Et cette réalité, intimement constitutive de l’acte même d’écrire (et trop souvent exclue des recherches et des théories touchant à l’écriture poétique), s’impose, peu ou prou, à tous les poètes —conservateurs ou novateurs— usant de leur main et de leur œil, et d’un quelconque appareillage graphique, associant instrument et support : du couple stylet/tablette au dispositif clavier/écran (techno-media). La différence, ici comme ailleurs, est dans le degré et la vivacité de la conscience qu’ils en manifestent (ou non), par l’usage plus ou moins actif, ou passif, inventif ou routinier, singulier ou banal, qu’ils en font : qu’ils l’enfouissent ou l’assument, plus ou moins discrètement, ou qu’ils l’exhibent ouvertement, qu’ils y résistent, l’acceptent comme un mal nécessaire, qu’ils s’y soumettent bon gré mal gré, ou s’y abandonnent voluptueusement —ou qu’ils la revendiquent, hautement et combativement…

Ni la configuration de notre œil, de notre oreille, de notre main ou de notre bouche, ni même notre cerveau de primate (bio-media), ni encore moins la pierre ou l’argile (qui furent des géo-media), n’ont été conçus en vue de la parole ou de l’écriture et ne sont aptes, par eux-mêmes, à remplir ces fonctions : c’est l’homme qui, au fil tâtonnant de son évolution, en a reconnu, exploré et exploité les potentialités médiologiques, les investissant de fonctions auxquelles ils n’étaient pas adaptés —et s’est fait, par là, pleinement homme : être de culture et point seulement de nature, mais tirant ses incitations culturelles des données naturelles, même (de leurs ressources, de leurs exigences comme de leurs insuffisances).


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